50 articles plus tard : itinéraire d'un blog technocritique
- 8 juil.
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Cinq ans. Cinquante articles. Plusieurs centaines d'heures de lecture, d'écriture et de réflexion ont été consacrées à observer et analyser les transformations numériques qui façonnent nos existences. Lorsque j'ai créé nosviesnumeriques.net en 2021, je souhaitais proposer un espace où approfondir des sujets souvent traités de manière superficielle par l'actualité ou le discours dominant sur l'innovation.
Au fil des ans, ce blog est devenu un terrain d'exploration critique, à la croisée de l'économie, de la technologie et des usages du quotidien. J'y ai interrogé les promesses de la Silicon Valley, les dommages collatéraux des plateformes comme Uber ou Airbnb, les mécanismes d'addiction des réseaux sociaux, ainsi que les enjeux démocratiques du numérique.
Ce cinquantième article est l'occasion de regarder dans le rétroviseur. Je souhaite revenir sur les origines du projet, les idées qui l'animent, les méthodes qui le structurent et ce qu'il m'a apporté au fil du temps. Je souhaite également esquisser quelques pistes sur les défis à venir, à commencer par l'irruption de l'intelligence artificielle générative. Parce qu'elle touche directement à l'écriture, ce nouvel avatar de la révolution numérique questionne les fondements même de ce blog et soulève de nombreuses questions. Ces interrogations risquent fort d'occuper une place croissante dans les prochaines publications de nosviesnumeriques.net. (à suivre…)
Note : chaque hyperlien de cet article renvoie à un article de *nosviesnumeriques.net
Le point de départ
En 2020-21, je suis une formation continue certifiante en communication digitale (DAS). C'est dans ce cadre que je lance mon blog, d'abord comme un exercice imposé. Très vite, je me prends au jeu et décide d'en prolonger l'existence au-delà des attendus de ma formation. Durant ces quelques mois de gestation, j'ai réalisé combien ce blog se trouvait à l'exacte intersection de mon goût pour l'écriture, de ma formation de base en sciences économiques et de mon intérêt pour la dimension transformationnelle du numérique. En mobilisant ces trois dimensions, ce blog m'offrait ainsi la possibilité de questionner à l'envie le storytelling triomphant de la révolution numérique.
Ma ligne éditoriale s'est donc structurée autour de mon désir d'approfondir les thématiques juste effleurées durant ma formation. La plupart des formateurs adoptaient en effet une approche trop utilitariste du numérique à mon goût. J'étais demandeur d'éléments de contextualisation sur les conditions de l'émergence et les ressorts profonds du succès des géants du numérique et des applications mobiles les plus populaires (Uber, Airbnb, Instagram, Tinder, etc.). Bref, je me donnais comme mission de mettre en lumière l'envers du décor et de décrire l'impact de ces avancées technologiques sur notre quotidien le plus trivial, mais aussi les bouleversements politiques et socio-économiques qu'elles provoquent.
Une approche technocritique
Impossible de ne pas mentionner le cadre de référence intellectuel qui structure l'ensemble de ma production éditoriale. Celle-ci se nourrit bien évidemment de ma formation de base comme économiste et d'une lecture critique du néolibéralisme. Ce courant de pensée économique domine depuis les cinquante dernières années, tout particulièrement dans la Silicon Valley. C'est en effet dans son berceau californien que la révolution numérique a pu émerger et prospérer. Cet espace, à la fois réel et fantasmatique, est régi par une vision très libérale des rapports économiques. Une compétition exacerbée entre ses différents acteurs fait que seuls les meilleurs et les plus rapides survivent, à la fois très darwinienne et schumpétérienne dans son approche.
Mon blog s'appuie donc volontairement sur une vision technocritique. J'y cultive une troisième voie, entre celles des technophiles, qui idolâtrent l'innovation technologique, et celles des technophobes, trop prompts à rejeter les avancées technologiques, alarmés par leurs dérives. Parmi mes maîtres à penser, l'auteur Alain Damasio, qui, à travers des ouvrages comme Les furtifs ou Vallée du silicium, porte un regard aiguisé et critique sur notre monde moderne et celui qui advient.
Un projet ancré dans mon quotidien
Mon blog est profondément ancré dans mon quotidien. Je suis un utilisateur lambda lorsque je consulte des applications mobiles. Je lutte contre leur emprise, leur accaparement de mon temps libre et de ma disponibilité pour mes proches. Je dois subir, à mon corps défendant, les tendances addictives qu'elles génèrent. Comme consommateur, je documente à ma manière les avancées du e-commerce et ses ravages sur les modes de distribution. Je m'intéresse également au succès d'Airbnb ou Uber, avec leurs effets délétères sur les bassins de vie et d'emploi où ces plateformes prospèrent.
Ce blog s'appuie aussi sur des questionnements liés à ma pratique professionnelle. En tant que spécialiste en communication dans le domaine culturel et de l'enseignement supérieur artistique, j'ai un point de vue privilégié sur les implications de la révolution numérique sur le métier de communicant et sur le secteur culturel. J'ai consacré plusieurs articles aux bouleversements de la scène musicale induits par l'essor du streaming et des pratiques d'écoutes dématérialisées de la musique.
En tant que père, je suis attentif à la manière dont mes deux filles, aujourd'hui adolescentes, grandissent au contact du numérique. Je m'interroge sur la façon dont elles s'approprient ces différents outils et quelles stratégies elles développent pour désamorcer ou contourner leurs dangers. Je cherche également à les accompagner dans ces apprentissages.
Comme citoyen, je m'interroge sur la manière dont le numérique affecte le fonctionnement de nos institutions démocratiques et l'exercice de nos droits fondamentaux. J'y aborde à ma manière les manipulations de l'opinion publique, comme l'excellente mini-série la Fièvre, les questions de souveraineté numérique et de régulation des acteurs, ou encore celle de la fracture numérique.
Une méthode, une discipline et un plaisir
Une méthode, tout d'abord, affinée au fil de mes articles. Chaque article s'appuie sur un travail documentaire assez fouillé, la recherche de sources primaires afin de mettre en place la nécessaire contextualisation du sujet que je souhaite aborder. La recherche d'exemples, ensuite, la plupart tirés de mon quotidien de consommateur et/ou de citoyen, mais aussi souvent d'œuvres de fiction. En effet, au fil du temps, une tendance lourde se dessine. Le point de départ de mes articles s'appuie souvent sur une œuvre de fiction (films, documentaires, livres, essais, émissions de radio) qui stimule ma curiosité et me donne envie d'aller plus loin.
Une discipline, ensuite, car la tenue de ce blog au fil du temps implique de rester en permanence attentif aux dernières tendances et avancées technologiques. Je dois constituer une documentation dont l'utilité ne sera pas forcément immédiate. Le processus d'écriture lui-même n'est pas linéaire. Il m'arrive souvent de mener plusieurs sujets de front, dont l'avancement est parfois aléatoire. Un sujet peut prendre l'ascendant sur un autre pour finalement être rétrogradé. Il faut penser le coup d'après, se documenter, écrire, réécrire, faire une pause, y revenir, etc. C'est une démarche assez artisanale en somme.
Le plaisir d'écrire, enfin. J'éprouve une satisfaction à travailler la matière de la langue. Cette gymnastique intellectuelle particulière, où l'on manie les mots, les idées et les concepts, me permet de donner forme à ma pensée. J'ai souvent pu observer qu'écrire me donne envie d'écrire, et qu'il m'est parfois difficile de m'interrompre une fois lancé. Je peux également témoigner de la manière dont l'écriture m'accompagne dans la structuration de ma pensée. Écrire un article sur un sujet donné, se documenter, organiser ses idées et suivre un fil narratif me permet d'approfondir la connaissance d'un sujet, bien mieux que la simple lecture d'un bon article sur le même sujet. Sans oublier la réalisation des illustrations ou la recherche iconographique, qui constituent bien évidemment une source de satisfaction supplémentaire, ainsi qu'une occasion de faire une pause numérique.
Ce que ce blog m'a appris et m'apporte au quotidien
Écrire ce blog, c'est l'opportunité d'approfondir les sujets qui m'interpellent. C'est la possibilité d'aller plus loin que l'écume des choses et de l'actualité médiatique, où l'on passe vite à autre chose. C'est prendre le temps d'analyser les outils numériques que j'utilise dans mon quotidien personnel ou professionnel. Je les considère dans une perspective différente de l'approche purement utilitariste qui prévaut souvent, par manque de recul critique. Cela matérialise une sorte de devoir de vigilance vis-à-vis du flot incessant de l'innovation technologique et de sa facilité à s'immiscer presque sans bruit dans le quotidien le plus trivial.
L'écriture de ce blog m'a également permis d'enrichir ma culture numérique et de développer une forme d'expertise sur certains de mes sujets de prédilection. Je pense notamment aux phénomènes d'ubérisation ou d'Airbnbisation, auxquels j'ai consacré à chaque fois un article de fond et plusieurs articles complémentaires. Au fil du temps, s'est constituée sur mon blog une forme de stratification de contenus liés à ces thèmes. Cette accumulation facilite ma lecture de chaque nouveau développement sur un sujet donné, dans la mesure où je peux l'analyser à l'aune des connaissances et des articles que j'ai déjà rédigés sur le même sujet.
Et la suite…
La révolution numérique ne nous laisse pas vraiment de répit. Elle charrie à un rythme de plus en plus élevé de nouvelles propositions, comme autant de nouveaux sujets d'article. Le problème n'est donc pas tant le manque de sujets à traiter, mais plutôt leur surabondance. C'est une difficulté de ce blog : comment gérer cette profusion de sujets ? Un nouveau en chasse un autre, m'empêchant d'aller au bout de mes recherches documentaires, car je suis happé par un sujet encore plus brûlant.
Mon blog à l'heure de l'IA ?
Et maintenant ? À l'heure où n'importe quel outil d'IA générative est capable de produire en quelques secondes des textes fluides, argumentés et souvent convaincants, quel sens peut encore avoir l'écriture d'un blog comme nosviesnumeriques.net ? Quel intérêt puis-je encore y trouver ? Pourquoi continuer à lire, rechercher, organiser ses idées et rédiger soi-même mes articles lorsque la machine est capable de le faire à notre place en une fraction de seconde ? L'IA est-elle un simple outil d'assistance ou risque-t-elle de transformer en profondeur notre rapport à l'écriture, à la réflexion et à la créativité ?
Voilà un sujet qui mérite plus que quelques lignes de conclusion à cet article-bilan. Histoire de m’aiguillonner et de vous tenir en haleine, j'ai choisi d'y répondre de manière plus détaillée dans mon prochain article du blog, le cinquante et unième donc. J'y reviendrai sur ma propre expérience de l'IA générative, les usages que j'en fais, les limites que je lui assigne et les raisons qui me poussent, malgré tout, à continuer d'écrire sans elle. À suivre...



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