Uber files, l’ubérisation au cœur




Publiés le 10 juillet 2022 par plusieurs grands médias dont le Guardian, le Monde et le Washington post, les Uberfiles constituent la dernière grande enquête du consortium international de journaliste d’investigation (ICJI). En révélant les échanges confidentiels entre les principaux dirigeants d'Uber et de hauts responsables politiques, l'enquête met à nu les pratiques de lobbying agressives de la firme américaine. Plusieurs dirigeants politique européens de premier plan ont été mis sur la sellette, comme Emmanuel Macron ou Boris Johnson, entraînant de vifs débats sur les réseaux sociaux et les médias mainstream. Dans cet article, j'ai souhaité prendre un peu de recul pour aller au delà des éléments de langage déployés par Uber et les personnalité mises en causes pour circonscrire le scandale. Les Uberfiles sont en effet une occasion rêvée pour plonger au cœur de l’ubérisation, ce modèle économique fondé sur l’évitement des contraintes réglementaires et législatives et dont l’entreprise Uber est devenue le symbole en lui donnant son nom.


L’ubérisation : un phénomène majeur de l’économie 2.0


Le terme « ubérisation » fait son apparition dans le dictionnaire Le Petit Larousse en 2017, qui le définit comme la "remise en cause du modèle économique d’une entreprise ou d’un secteur d’activité par l’arrivée d’un nouvel acteur proposant les mêmes services à des prix moindres, effectués par des indépendants plutôt que des salariés, le plus souvent via des plates-formes de réservation sur Internet". C’est le secteur des services aux consommateurs, notamment le tourisme (airbnb), les transports (uber) ou la livraison à domicile (deliveroo) qui a vu fleurir une myriade d’entreprises s’appuyant sur ce modèle économique, et dont Uber est rapidement devenu le symbole par la rapidité de son développement et les tensions croissantes que celui-ci a provoquées avec les acteurs traditionnels du marché, en l’occurrence les compagnies de taxi. Pour désigner l’ubérisation, on a aussi employé le terme de «gig economy» – ou l’économie des petits boulots – dans la mesure où ces plateformes internet de services aux consommateurs constituaient souvent des boulots d’appoints pour un salariat précaire et peu qualifié à la recherche d’un complément de revenu.


Uber = précarisation & désocialisation


La dégradation des conditions de travail et la précarisation économique et sociale des travailleurs de l’économie ubérisée ont été dénoncées à plusieurs reprises par le législateur[1], les milieux syndicaux ou les acteurs économiques traditionnels, victimes de la montée en puissance de cette économie dérégulée. L’ubérisation s’affirme comme un système de retour au travail « à la tâche » qui ne laisse qu'une autonomie illusoire à des travailleurs par ailleurs peu protégés et sans visibilité sur leur situation et leurs revenus, notamment en cas d’accident, de maladie, sans compter les fréquents changements de politique tarifaire des plateformes. Un système qui isole les travailleurs et favorise le développement de la pluriactivité. Un système qui accentue les risques pour la santé, et tout particulièrement les troubles psychosociaux liés à l'intensification du travail, à la faible autonomie, à l’insécurité des situations de travail, à l’effacement de la limite entre vie professionnelle et vie personnelle.


Uber ou le mirage des créations nettes d’emplois


Contrairement à un des arguments majeurs de ses défenseurs, le système Uber n’est pas créateur net d’emplois, car la fragilisation des acteurs traditionnels entraînent des pertes d’emplois qu’il convient de retrancher des chiffres triomphants de création de postes annoncés par les défenseurs de la société. Pour le dire autrement, l’Ubérisation n’a rien d’une formule magique, et derrière le discours néolibéral sur l’économie de rupture qui affranchirait l’économie du joug d’une réglementation rétrograde entravant la libre entreprise, et empêchant la création d’emploi, on assiste simplement au remplacement des emplois salariés soumis à la législation du travail - et aux protections qu'elle régit - par des emplois précaires hors de tout cadre réglementaire. Étonnant tour de passe-passe digne d’un roi de l’illusion. Mais comment en sommes-nous arrivés à prendre ce discours mensonger pour argent comptant ?


La stratégie Uber : lobbying tous azimut


C’est là où les Uber files tirent toute leur force car elles lèvent le voile sur la stratégie d’influence et les pratiques de lobbying agressives utilisées par Uber pour s’imposer sur le marché du transport de particuliers dans les grandes métropoles à l’échelle mondiale. L’enquête de l’ICJI s’appuie des milliers de documents internes dévoilés par le lanceur d'alerte Patrick McGann, qui a assumé le rôle de lobbyiste en chef pur Uber en Europe de l’Ouest, en Afrique et au Moyen-orient de 2013 à 2017. Autant dire que le monsieur connait son sujet.


Ce lobbying tout azimut auprès des décideurs politiques et des hauts fonctionnaires du domaine du transport constitue la clé de voûte d’une stratégie élaborée par le fondateur et CEO d'Uber Travis Kalanick, et que l’on peut résumer ainsi : Installer le plus vite son activité sans égard pour les législations locales et ne négocier avec les autorités publiques qu’une fois le service très implanté et populaire, rendant plus difficile son interdiction.


Uber ou la tactique du passage en force


Comment Uber a-t-il réussi à devenir très populaire si vite dans la plupart des grandes métropoles mondiales ? S’appuyant des levées de fonds records de plusieurs dizaines de millions de dollars au début des années 2010, Uber est assis sur un trésor de guerre qui lui permet de financer son activité à perte pour gagner très vite des parts de marché. Sans souci de rentabilité immédiate, Uber recrute rapidement un nombre important de chauffeurs attirés par la promesse d’une activité indépendante lucrative et à des commissions avantageuses (du moins au début). Parallèlement, Uber développe en temps record sa part de marché en séduisant de nombreux usagers grâce à la facilité d’usage de son interface, le nombre de véhicules et le confort du parc automobile, enfin des conducteurs zélés, soucieux d’être bien notés par les usagers pour garder les faveurs de l’application.


Cette stratégie à la hussarde fait bien sûr fi de la législation en vigueur. Sous la pression des acteurs traditionnels fragilisés par ce nouvel entrant sans foi ni loi, le législateur a finit par se rappeler au bon souvenir d’Uber. C’est là que l’arme du lobbying et la stratégie d’influence d’Uber entre en scène, pour dénoncer l’archaïsme des réglementations nationales en vigueur en s’appuyant sur des relais politiques au plus haut niveau. Pour obtenir cet appui politique, dans des pays confrontés à un chômage de masse, il faut pouvoir vanter les vertus d’un modèle économique innovant, capable de secouer les rigidités d’un système économique sclérosé, de libérer l’initiative privée et de créer de nouveaux gisements d’emplois. A ce titre, les Uber files révèlent que la société californienne n’a pas hésité à commander des études économiques complaisantes auprès d’universitaires comme les français Nicolas Bouzou ou Augustin Landier pour étayer ses thèses.


La stratégie du chaos

Les lobbyistes d’Uber déploient cet argumentaire auprès des grands de ce monde, qu’ils rencontrent dans les salons feutrés du forum de Davos ou en toute discrétion, au ministère français de l’économie et des finances[2]. Uber ne s’arrête pas là et n’hésite pas à fournir des amendements « clés en main » à des parlementaires pour infléchir la législation. Et surtout, Uber n’hésite pas à créer les conditions de l’affrontement entre ses chauffeurs et les taxis traditionnels. Ce que Travis Kalanick désigne lui-même comme une « stratégie du chaos » dans laquelle Uber espère tirer son épingle du jeu, en jetant de l’huile sur le feu pour mettre la pression sur les politiques.


Les limites du modèle d’affaires d’Uber


Suite aux révélations des Uberfiles, la firme mise en cause n’a bien sûr pas tardé à réagir, et la meilleure défense étant l’attaque, elle s’efforce de discréditer l’auteur de ses révélations, arguant de sa situation conflictuelle avec le lanceur d’alerte qui aurait la vengeance comme unique mobile. Uber se targe également d’avoir changé de pratiques managériales et de stratégie à la suite du limogeage de son fondateur Travis Kalanick. Mais son modèle d’affaire n’a pas vraiment été remis en question, même s’il a subi des revers majeurs avec l’interdiction de tout ou partie de ses services dans certains pays comme l’Italie, la Bulgarie ou l’Australie (Territoire du Nord), interdiction justifiée dans la plupart des cas pour compétition déloyale envers les services de taxis. Dans d’autres pays, comme la Suisse[3], Uber a été reconnu comme l’employeur des chauffeurs qui utilisent sa plateforme, invalidant la pseudo indépendance de ces derniers. Surtout, Uber fait face aujourd’hui à la concurrence féroce de nouveaux entrants qui appliquent le même business model et fragilisent sa rentabilité. D’où une stratégie de diversification tous azimuts avec le développement de nouveaux services comme Ubereats, qui s’est avéré un relais de croissance bienvenue dans le contexte de la pandémie. Bref, le modèle économique d’Uber est loin d’avoir fait ses preuves, et les révélations des Uber files ne vont pas aider à améliorer son image.

À suivre …



Pour aller plus loin :


L’enquête complète des Uberfiles sur le site du Consortium international du journalisme d’investigation ICJI

https://www.icij.org/investigations/uber-files/


L’analyse des difficultés actuelles du modèle d’affaires Uber dans Le Monde :

https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/07/13/face-aux-difficultes-uber-s-est-transforme-sans-vraiment-changer-de-modele_6134559_3234.html


Un dossier très complet sur la « gig economy » dans le journal syndical Sit-Info

http://sit-syndicat.ch/spip/IMG/pdf/SITinfo-5-2022-net.pdf



[1] Dans un arrêt de mars 2020, la Cour de cassation française a considéré qu’il existait un lien de subordination entre les travailleurs et la plateforme Uber. La haute juridiction a également requalifié le contrat de partenariat des chauffeurs avec la plateforme Uber en contrat de travail. [2] Suite à la non-inscription des rencontres entre Uber et Emmanuel Macron à l’agenda du ministre, le syndicat de taxis UNT (Union nationale des taxis) a annoncé le 20 juillet 2022, qu'il va déposer plainte contre Emmanuel Macron, pour trafic d'influence et prise illégale d'intérêts [3] Le 30 mai 2022, un arrêt du Tribunal fédéral suisse confirme qu’Uber est bien l’employeur des chauffeurs Uber utilisant la plateforme sur le sol suisse, et que la société doit par conséquent assumer toutes ses obligations en matière de conditions de travail, de salaire et de protection sociale.



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Jean-Alexis Toubhantz

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