50 articles plus tard : itinéraire d'un blog technocritique
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Cinq ans. Cinquante articles. Plusieurs centaines d'heures de lecture, d'écriture et de réflexion consacrées à observer et analyser les transformations numériques qui façonnent nos existences. Lorsque j'ai créé nosviesnumeriques.net en 2021, je souhaitais proposer un espace où approfondir des sujets souvent traités de manière superficielle par l'actualité ou le discours dominant sur l'innovation. Au fil des ans, ce blog est devenu un terrain d'exploration critique, à la croisée de l'économie, de la technologie et des usages du quotidien. J'y ai interrogé les promesses de la Silicon Valley, les dommages collatéraux des plateformes Uber ou Airbnb, les mécanismes d'addiction des réseaux sociaux ou encore les enjeux démocratiques du numérique. Ce cinquantième article est l'occasion de regarder dans le rétroviseur : revenir sur les origines du projet, les idées qui l'animent, les méthodes qui le structurent et ce qu'il m'a apporté au fil du temps. Il me permettra également d'esquisser quelques pistes sur les défis à venir, à commencer par l'irruption de l'intelligence artificielle générative. Parce qu'elle touche directement à l'écriture, ce nouvel avatar de la révolution numérique questionne les fondements même de ce blog et soulève de nombreuses questions qui risquent fort d'occuper une place croissante dans les prochaines publications de nosviesnumeriques.net. (à suivre…)
Note : chaque hyperlien de cet article renvoie à un article de nosvienumeriques.net
Le point de départ
En 2020-21, je suis une formation continue certifiante en communication digitale (DAS). C’est dans ce cadre que je lance mon blog, d’abord comme un exercice imposé, mais très vite je me prends au jeu et décide d’en prolonger l’existence au-delà des attendus de ma formation. Durant ces quelques mois de gestation, j’ai réalisé en effet combien ce blog se trouvait à l’exacte intersection de mon goût pour l’écriture, de ma formation de base en sciences économiques et de mon intérêt pour la dimension transformationnelle du numérique. En mobilisant ces 3 dimensions, ce blog m’offrait ainsi la possibilité de questionner à l’envie le storytelling triomphant de la révolution numérique.
Ma ligne éditoriale s’est donc structurée autour de mon désir d’approfondir les thématiques justes effleurées durant ma formation. La plupart des formateurs adoptaient en effet une approche trop utilitariste du numérique à mon goût, alors que j’étais demandeur d’éléments de contextualisation sur les conditions de l’émergence et les ressorts profonds du succès des géants du numérique et des applications mobiles les plus populaires (Uber, Airbnb, Instagram, Tinder, etc..) . Bref, je me donnais comme mission de mettre en lumière l’envers du décor, et de décrire l’impact de ces avancées technologies sur notre quotidien le plus trivial mais aussi les bouleversements politiques et socio-économiques qu’elles provoquent ou entraînent.
Une approche technocritique
Impossible de ne pas mentionner le cadre de référence intellectuel qui structure l’ensemble de ma production éditoriale.
Celle-ci se nourrit bien évidemment de ma formation de base comme économiste, et d’une lecture critique du néolibéralisme, courant de pensée économique dominant depuis les 50 derniers années, et tout particulièrement dans la Silicon Valley. C’est en effet dans son berceau californien que la révolution numérique a pu émerger et prospérer, un espace à la fois réel et fantasmatique, régit par une vision très libérale des rapports économiques, une compétition exacerbée entre ses différents acteurs où seuls les meilleurs et les plus rapides survivent, à la fois très darwinienne et schumpetérienne dans son approche. Un espace capable d’attirer les meilleurs talents du monde entier et de mobiliser des montants capitalistiques faramineux.
Mon blog s’appuie donc volontairement sur une vision technocritique. J’y cultive une 3e voie, entre celles des technophiles, qui idolâtrent l’innovation technologique, trop vite séduits par ses promesses de progrès, et celles des technophobes, trop prompts à rejeter les avancées technologiques, alarmés par leurs dérives. Parmi mes maîtres à penser, l’auteur Alain Damasio, qui à travers des ouvrages comme Les furtifs ou Vallée du silicium, portent un regard aiguisé et critique sur notre monde moderne et celui qui advient.
Un projet ancré dans mon quotidien
Mon blog est bien sûr profondément ancré dans mon quotidien, ma réalité d’utilisateur lambda lorsque je consulte des applications mobiles, que je lutte contre leur emprise, leur accaparement de mon temps libre et de ma disponibilité pour mes proches, et que je dois subir à mon corps défendant les tendances addictives qu’elles génèrent. Comme consommateur, je documente à ma manière les avancées du e-commerce et ses ravages sur les modes de distribution mais aussi le succès d’Airbnb ou Uber, avec leurs effets délétères sur les bassins de vie et d’emploi où ces plateformes prospèrent.
Ce blog s’appuie aussi sur des questionnements liés à ma pratique professionnelle. Spécialiste en communication dans le domaine culturel et de l’enseignement supérieur artistique, j’ai bien sûr un point de vue privilégié sur les implications de la révolution numérique sur le métier de communicant et sur le secteur culturel. J’ai consacré plusieurs articles aux bouleversement de la scène musicale induits par l’essor du streaming et des pratiques d’écoutes dématérialisées de la musique.
En tant que père, je suis bien évidemment attentif à la manière dont mes deux filles, aujourd’hui adolescentes, grandissent au contact du numérique, dont elles s’approprient ces différents outils, quelles stratégies elles développent pour désamorcer ou contourner leurs dangers, et comment je peux les accompagner dans ces apprentissages.
Comme citoyen, je m’interroge sur la manière dont le numérique affecte le fonctionnement de nos institutions démocratiques et l’exercice de nos droits fondamentaux. J’y aborde à ma manière les manipulations de l’opinion publique (à l’exemple de l’excellente mini-série la Fièvre), les questions de souveraineté numérique et de régulation des acteurs, ou encore celle de la fracture numérique.
Une méthode, une discipline et un plaisir.
Une méthode tout d’abord, affinée au fil de mes articles : chaque article s’appuie sur un travail documentaire assez fouillé, la recherche de source primaire afin de mettre en place la nécessaire contextualisation du sujet que je souhaite aborder. La recherche d’exemples ensuite, la plupart tirés de mon quotidien de consommateur et/ou de citoyen, mais aussi et souvent d’œuvres de fiction. En effet, au fil du temps, une tendance lourde se dessine. Le point de départ de mes articles s’appuie souvent une œuvre de fiction (films, documentaires, livres, essais, émission de radio) qui stimule ma curiosité et me donne envie d’aller plus loin.
Une discipline ensuite car la tenue de ce blog au fil du temps implique de rester en permanence attentif aux dernières tendances et avancées technologiques, et de constituer une documentation, dont l’utilité ne sera pas forcément immédiate. Le processus d’écriture lui-même n’est pas linéaire, et il m’arrive souvent de mener plusieurs sujets de front, dont l’avancement est parfois aléatoire, un sujet pouvant prendre l’ascendant sur un autre pour finalement être rétrogradé .. Il faut penser le coup d’après, se documenter, écrire, réécrire, faire une pause, y revenir etc… une démarche assez artisanale en somme.
Plaisir d’écrire enfin, de travailler la matière de la langue, de pratiquer cette gymnastique intellectuelle particulière où l’on manie les mots, les idées, les concepts, et que l’on essaie de donner forme à sa pensée. J’ai souvent pu observer qu’écrire me donne envie d’écrire, et qu’il m’est quelquefois difficile de m’interrompre une fois lancé. Je peux aussi témoigner de la manière dont l’écriture m’accompagne dans la structuration de ma pensée. Écrire un article sur un sujet donné, se documenter, organiser ses idées, suivre un fil narratif, tous ces actions combinées me permettent d’approfondir la connaissance d’un sujet, bien mieux que le ferait la simple lecture d’un bon article sur le même sujet. Sans oublier la réalisation des illustrations ou la recherche iconographique qui constitue bien évidemment une source de satisfaction supplémentaire, et une occasion une pause numérique.
Ce que ce blog m’a appris et m’apporte au quotidien
Écrire ce blog, c’est l’opportunité d’approfondir les sujets qui m’interpellent, la possibilité d’aller plus loin que l’écume des choses et de l’actualité médiatique, ou l’on passe vite à autre choses. C’est prendre le temps d’analyser les outils numériques que j’utilise dans mon quotidien personnel ou professionnel, de les considérer dans une perspective différente que l’approche purement utilitariste qui souvent prévaut, par manque de manque et de recul critique. La matérialisation d’une sorte de devoir de vigilance vis-à-vis du flot incessant de l’innovation technologique et sa facilité à s’immiscer presque sans bruit dans le quotidien le plus trivial.
L’écriture de ce blog m’a aussi permis d’enrichir ma culture numérique et de développer une forme d’expertise sur certains de mes sujets de prédilection. Je pense notamment aux phénomènes d’ubérisation ou d’Airbnbisation, auxquels j’ai consacré à chaque fois un article de fond et plusieurs articles complémentaires. Au fil du temps, c’est constitué sur mon blog une forme de stratification de contenus liés à ces thèmes, une accumulation qui facilite ma lecture de chaque nouveau développement sur un sujet donné, dans la mesure où je peux l’analyser à l’aune des connaissances et des articles que j’ai déjà rédigés sur le même sujet.
Et la suite…
La révolution numérique ne nous laisse pas vraiment de répit, et charrie à un rythme de plus élevé de nouvelles propositions, comme autant de nouveaux sujets d’article. Le problème n’est donc pas tant le manque de sujets à traiter, mais plutôt leur surabondance. C’est une difficulté de ce blog, comment gérer cette profusion de sujets ? un nouveau en chassant un autre, et m’empêchant d’aller au bout de mes recherches documentaires, car happé par un sujet encore plus brûlant .
Mon blog à l’heure de l’IA ?
Et maintenant ? À l'heure où n’importe outil d’IA générative est capable de produire en quelques secondes des textes fluides, argumentés et souvent convaincants, quel sens peut encore avoir l'écriture d'un blog comme nosviesnumeriques.net et quel intérêt puis-je encore y trouver ? Pourquoi continuer à lire, rechercher, organiser ses idées et rédiger soi-même ses articles lorsque la machine est capable de le faire à notre place en une fraction de secondes ? L'IA est-elle un simple outil d'assistance ou risque-t-elle de transformer en profondeur notre rapport à l'écriture, à la réflexion et à la créativité ?
Voila un sujet qui mérite plus que quelques lignes de conclusion à cet article- bilan. Histoire de m’aiguillonner et de vous tenir en haleine, j’ai choisi d’y répondre de manière plus détaillée dans mon prochain article du blog, le cinquante et unième donc.. J’y reviendrai sur ma propre expérience de l'IA générative, les usages que j'en fais, les limites que je lui assigne et les raisons qui me poussent, malgré tout, à continuer d'écrire sans elle. À suivre..



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