Humour numérique

La révolution numérique offre nombre de situations cocasses auxquelles chacun d’entre-nous a été confronté, et peut se reconnaître. La fracture numérique incarnée par un personnage innocent aux prises avec une technologie qui le dépasse constitue à ce titre un puissant ressort comique. Bien sûr, l’industrie du cinéma ne s’est pas fait prier pour exploiter ce nouveau filon, et cet article recense quelques-unes de ses réalisations les plus abouties. Et comme toujours, sous prétexte d’une bonne rigolade, ces fictions nous en disent aussi un peu plus sur le monde qui nous entoure, et les enjeux de société induits par la révolution numérique…


Jean-Paul Rouve dans une scène culte du film "Le sens de la Fête"


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Les Stagiaires (the Internship)

Film de Shawn Levy, sorti en 2013


Servi par l’excellent duo d’acteurs formé par Vince Vaughn et Owen Wilson, ce film nous entraîne au cœur de la Silicon valley sur le campus de Google, l’entreprise emblématique de la révolution numérique, qui doit une large part de son succès à son nouveau modèle de management visant à optimiser et mieux contrôler la production intellectuelle, et incarné à merveille par son siège social au faux air de parc d’attraction. On rit franchement dans cette comédie bien rythmée, qui exploite avec bonheur les situations comiques nées de l’inadaptation des deux quadragénaires aux codes et la culture de l’entreprise reine de la Silicon Valley dans laquelle ils ont décroché deux places de « stagiaires » et où ils vous s’efforcer, à grand renfort de coups de bluff et de débrouillardise, de décrocher le graal, un poste à durée indéterminée. Joli coup de com’ au passage pour Google qui en profite pour polir son image d’une entreprise « cool », son management innovant qui favorise et valorise l’initiative individuelle et l’émulation entre esprits brillants.


Pour aller plus loin : Un article intéressant du Monde sur le « Googleplex», le campus de Google, qui sert de théâtre à l’action du film, et qui reflète la vision du monde, hybride et évolutive, de l’entreprise elle-même.


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Yves

Film de Benoit Forgeard sorti en 2019

Ce film déjanté met en scène la relation tumultueuse entre Jérem, joué par l’excellent William Lebghil, jeune rappeur un peu immature, qui vit reclus dans un pavillon de banlieue, et le « fribot » Yves, un réfrigérateur connecté et intelligent, censé lui simplifier la vie et prêté à l’essai par la start-up Digital Cool (tout un programme). Très vite les choses dérapent pour notre plus grand bonheur. Non content de proposer à Jérem une alimentation plus saine et équilibrée, le frigo intelligent va progressivement se mêler de sa vie sentimentale, mais aussi de sa carrière musicale. En devenant son « ghostwriter », le fribot propulse Jerem au firmament des rappeurs qui comptent. S’en suit des scènes d’anthologies : un concours de l’Eurovision déjanté qui oppose le fribot Yves à la machine à laver Helmut, un procès en droit d’auteur ubuesque entre le jeune rappeur et son nègre numérique, mais aussi une scène érotique « glaciale » qui fait les choux gras de la presse people, autant de situations comiques où le réalisateur nous met face à l’absurdité du monde moderne, et notre dépendance, réelle ou fantasmée aux objets connectés. Un film résolument comique qui sait néanmoins pointer les travers de notre société, et la perte de repères qu’entraînent les progrès fulgurant de l’intelligence artificielle, qui brouille toujours un peu plus les frontières de la création et de la propriété intellectuelle.


« Les recherches en intelligence artificielle progressent beaucoup plus vite que la robotique, plus coûteuse, ce qui explique que le fribot est une IA redoutable mais un robot limité à quelques ouvertures de porte. Une partie du comique du film repose sur ce paradoxe. Toute IA qu’il est, Yves est dépendant d’un physique ingrat » (1)

(1) Benoit Forgeard, cité sur le site Allo ciné à la sortie du film



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Film de de Gustave Kervern et Benoît Delépine, sorti en 2020


Gustave Kervern et Benoît Delépine signent une comédie cinglante bien ancrée dans son époque, qui met aux prise ses protagonistes avec les travers de l’ère numérique. Le film suit trois personnages, archétypes du français moyen, prolo et provincial, dont l’amitié (récente) s’est nouée sur un rond-point lors de la crise des « gilets jaunes ». Marie (Blanche Gardin) doit affronter un chantage à la sextape, Bertrand (Denis Podalydès) cherche à défendre sa fille lycéenne victime de cyber-harcèlement, enfin Christine (Corinne Masiero) est une chauffeur VTC systématiquement mal notée par l’application qui lui fournit sa clientèle. Marie, Bertrand et Christine ont donc chacun une bonne raison de partir en croisade contre les géants d’internet, ce qui permet au film d’enchaîner les situations cocasses où la candeur des personnages se heurte à l’insensibilité des Gafam. La critique sociale n’est bien sûr jamais loin chez Kervern et Delépine qui éreintent au passage les promesses de lendemain radieux que nous promettent les apôtres d’un numérique émancipateur.


Pour aller plus loin : relisez mon article « Danger à l’école » qui revient sur les menaces que fait peser l’usage immodéré des portables dans les cours d’école, et notamment le cyber-harcèlement.



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Le sens de la fête

Film de Éric Toledano et Olivier Nakache, sorti en 2017.


Cette comédie très réussie nous plonge dans une fête de mariage plutôt traditionnelle mais pas mal chahutée, portée par la personnalité attachante de l’acteur Jean-Pierre Bacri en maître de cérémonie. On sera peut-être étonné de trouver ce film dans cette sélection de comédies aux prises avec la révolution numérique. et pourtant ! le duo de réalisateurs Toledano/Nakache n’hésite pas à exploiter avec succès cette veine de l’humour 2.0 à travers plusieurs scènes devenues cultes : dans l’une d’entre elles, l’acteur Jean-Paul Rouve s’essaye avec beaucoup de candeur aux joies et aux affres des applis de rencontres, initié par son stagiaire, à qui il lance la phrase hilarante « Envoie déjà des cœurs, on créera le profil ensuite ». A d’autres moments, le même Jean-Paul Rouve, photographe « officiel » du mariage, peste contre l’envahissement des smartphones qui lui volent la vedette et ... son gagne pain (cf.photo extraite du film). Jean-Pierre Bacri doit quand à lui affronter plusieurs quiproquos provoqués par des sms au sens malencontreusement modifié par le correcteur d’orthographe de son smartphone.


Démonstration par l’image avec quelques extraits de scènes cultes du film :




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Jean-Alexis Toubhantz

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Bienvenue sur mon blog. Au fil des articles publiés sur nos vies numériques, j’interroge les opportunités comme les menaces de la révolution numérique pour notre quotidien, nos sociétés démocratiques, notre vie culturelle, les prochaines générations, etc.

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