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Ce que « L’Accident de piano » de Quentin Dupieux dit de notre époque

  • jatzjatz
  • 2 août
  • 4 min de lecture

Célébrité autoproduite, voyeurisme et réseaux sociaux

Dans son dernier film, L’Accident de piano, le réalisateur Quentin Dupieux met en scène une influenceuse insensible à la douleur qui se blesse volontairement devant des millions de followers. Une fable absurde ? Sans doute. Mais surtout un miroir tendu à notre société où la notoriété se conquiert moins par le mérite que par l’exposition. Ce film satirique permet de revenir sur l’évolution de la célébrité à l’ère des réseaux sociaux, et même de revisiter une étonnante parenté : celle avec l’émission Vidéo Gag, diffusée en prime time entre 1990 et 2008 sur TF1.

 

Magaloche, influenceuse martyr, ou le business de la souffrance

 

Incarnée avec talent par l’actrice Adèle Exarchopoulos, l’héroïne du film, Magali – alias Magaloche –, est devenue richissime en incarnant sur les réseaux une figure tragico-comique qui s’automutile sans jamais souffrir. Diagnostiquée d’un syndrome d’insensibilité congénitale à la douleur, elle construit une communauté fascinée par ce qu’elle endure… ou plutôt, par ce qu’elle montre.

 

On entre alors dans une logique algorithmique où le pathétique attire plus que le talent, et où le corps n’est plus que matière première pour la visibilité. Dupieux pousse le curseur de l’absurde jusqu’au malaise. Mais il ne fait que prolonger une réalité déjà bien installée.

 

Une célébrité sans mérite, analysée par Nathalie Heinich

 

Dans son essai De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique paru en  2012, la sociologue Nathalie Heinich décrivait déjà ce phénomène : le passage d’une célébrité fondée sur des actes, des talents ou une naissance… à une célébrité fondée sur la simple visibilité médiatique. Un phénomène apparu avec la diffusion massive des moyens de reproduction technique de l’image, qui permet à des gens de devenir célèbres du fait même qu’ils sont mis en visibilité dans l’espace public.

 

Fondée sur une déconnexion totale entre le mérite et le capital de visibilité, cette logique bat en brèche les valeurs héritées des Lumières et diffusées par la Révolution française.


Internet a créé la visibilité autoproduite (Nathalie Heinich)

Ce que montre Dupieux, c’est un pas de plus dans cette singularité sans mérite : la singularité autoproduite, nourrie par les réseaux sociaux.  Plus besoin de journalistes, de producteurs ou de chaînes télé : un smartphone et une blessure bien cadrée suffisent.  

 

Vidéo Gag : ancêtre télévisuel des réseaux sociaux ?

 

Et si L’Accident de piano n’était que l’ultime avatar d’un genre bien plus ancien ? Replongeons-nous dans les archives de Vidéo Gag, l’émission culte de TF1 diffusée entre 1990 et 2008.

 

Le concept était simple : des vidéos amateurs, souvent hilarantes, parfois gênantes, envoyées par le public. Chutes, maladresses, ratés, glissades, enfants apeurés, animaux paniqués, mariages ratés et gâteaux d’anniversaire écrasés… On riait de la douleur légère, du ridicule assumé ou involontaire. Une joyeuse foire à l’échec domestique.

 

Mais derrière le rire, une logique bien connue aujourd’hui : exposer pour être vu. Certains n’hésitaient pas à mettre en scène leurs enfants ou leurs chiens dans des situations borderline, dans l’espoir de passer à la télé.

 

L’émission a rencontré un vif succès au mitan des années 1990, car elle cultivait le même attrait pour le trash et le voyeurisme..   et ce n’est pas un hasard si elle a fini par s’essouffler avant de s’arrêter en 2008 face à la montée en puissance des réseaux sociaux, et notamment de Youtube , qui ont pris le relais.

 

Ce qui a changé avec les réseaux sociaux ? La disparition de tout filtre éditorial. Plus besoin d’un comité de sélection : chacun devient son propre programmateur. Et les paliers d’outrance s’élèvent avec l’algorithme.

 

 

L'ère de la visibilité sadique

 

Entre Vidéo Gag et L’Accident de piano, une constante : le plaisir de voir l’autre chuter. Mais dans le second cas, la logique s'est radicalisée. Là où l’humour bon enfant servait encore de vernis dans les années 1990, nous voici plongés dans un monde de sadomasochisme algorithmique.

 

Magaloche ne fait pas que tomber dans une piscine ou glisser sur une peau de banane : elle se mutile avec méthode, et monétise sa douleur. Son public ? Des millions d’utilisateurs bercés d’idiotie agressive, de narcissisme régressif et de pulsions voyeuristes.

 

Dupieux filme cette dérive avec le sourire. Mais le malaise persiste, après le générique.

 

Conclusion : rions… mais pas trop

 

L’Accident de piano est une farce noire. Mais aussi une mise en garde. Il montre comment la logique de la visibilité à tout prix nous mène à l’absurde – ou au monstrueux.

 

Ce que Vidéo Gag annonçait sous couvert de divertissement familial, les réseaux sociaux l’ont démultiplié, industrialisé, déshumanisé. Jusqu’à faire de la douleur un produit, du ridicule un métier, et de la chute un algorithme.

 

Alors, oui, on peut encore rire. Mais peut-être un peu jaune.

 

 

Pour aller plus loin 

 

Avec « L’Accident de piano », le cinéaste Quentin Dupieux porte un regard féroce et absurde sur nos travers, Le Monde, Jacques Mandelbaum, 1er juillet 2025


Entretien avec Nathalie Heinich, sociologue, à propos du film « L’Accident de piano » : « Internet a créé la visibilité autoproduite », propos recueillis par Jacques Mandelbaum, Le Monde, 5 juillet 2025


Nathalie Heinich, De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique (Gallimard, 2012)

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Jean-Alexis Toubhantz

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Bienvenue sur mon blog. Au fil des articles publiés sur nos vies numériques, j’interroge les opportunités comme les menaces de la révolution numérique pour notre quotidien, nos sociétés démocratiques, notre vie culturelle, les prochaines générations, etc.

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